Souvenirs de Tchantchès …

Tchantchès est-il un roturier « né à Liège, de façon miraculeuse, le 25 août 760, entre deux pavés du quartier d’Outre-Meuse » ou a-t-il vu le jour dans le premier théâtre de marionnettes installé à la porte Grumselle par le toscan Alexandre Conti en 1854 ? 1854, année suivant le début des grands travaux de la Dérivation de la Meuse, selon les plans établis par Ulric-Nicolas Kümmer, l’ingénieur en chef des Ponts et Chaussées qui établissent en fin des travaux, en 1863, en gros la configuration actuelle d’Outre-Meuse. Si le théâtre de Conti suscite la création d’autres – on en compte près d’une trentaine à la fin du XIXème siècle – les Liégeois avaient déjà découvert, au XVIIIème, les marionnettes lors de foires telle celle qui se tenait le premier mai près de la chapelle du XIVème dédiée à Sainte-Balbine en haut de Pierreuse.

Les théâtres de marionnettes en Outre-Meuse attirent de nombreux étudiants et de multiples bourgeois de la rive gauche. Dans son ouvrage « Tchantchès et son évolution dans la tradition liégeoise » publié en 1950, le professeur Maurice Piron cite en annexe le récit de Célestin Demblon. Celui-ci avant d’être élu parlementaire le 14 octobre 1894 – jour des premières élections législatives au suffrage universel masculin tempéré d’un vote plural – a déjà connu son heure de gloire lorsque, à la demande de l’échevin libéral de l’instruction publique, il est révoqué par le conseil communal de Liège de son poste d’instituteur pour avoir prononcé le mot « socialisme » dans un de ses cours.

Célestin Demblon relate sa soirée du 10 décembre 1890 prévue pour « aller aux marionnettes » en groupe dans le vieux quartier d’Outre-Meuse. « Jamais fervent de ces représentations naïves ne rêva soirée plus joyeuse que celle à laquelle nous eûmes d’assister. Les artistes ne vont pas faire moisson de gaîté tous les jours dans nos minuscules théâtres populaires. Certains « directeurs » ont réalisé, ces dernières années, en matière de décors et de diction, des progrès qui enlèvent malheureusement à leurs représentations tout ce qui en fait la saveur : une confusion des langues qui explique clairement le miracle de la tour de Babel et celui de la descente du Saint-Esprit sur les apôtres ; et quels ineffables anachronismes ! N’avons-nous pas entendu, à une représentation de la nativité de Jésus, un berger proposer qu’on télégraphiât l’heureuse nouvelle à Hérode ?

Vers neuf heures, nous entrions dans un exigu cabaret de la rue Petite-Bêche. Au fond, à côté du comptoir, une porte s’ouvre dans la salle de spectacle. Cette salle peut avoir sept à huit mètres carrés. Il n’y a, comme on pense bien, ni fauteuils d’orchestre, ni stalles, ni loges, ni baignoires. Toutes les places sont uniformes ; on s’assied sur de longues planches qui font l’office de bancs ; quelque chose comme un parquet primitif. Une trentaine d’enfants et d’adolescents, deux femmes et quatre hommes sont tassés là, bruyants et avides. Les grandes personnes nous saluent, se serrent davantage pour nous faire place. Le prix est fixé à deux centimes pour chaque pièce. On en représente souvent deux et même davantage par soirée. Il arrive aussi qu’on ne joue qu’une pièce très longue, si longue même qu’on ne peut parfois l’achever, et qu’on en remet la fin au lendemain : dans ce cas, le prix des places est de cinq centimes pour la soirée entière. »   

Peu importe, la pièce jouée, de « Tristan et Yseult » à « La Nativité » ou encore « Roland à Roncevaux », on y retrouve Tchantchès. « Tchantchès est le maître de la scène et, tout à la fois, le confident et le chœur de la tragédie antique et le clown du drame anglais. (…) Il a bien ses défauts : il boit et il est batailleur ; mais il est avant tout gai, un peu sceptique, libre et fort d’être son propre chef. (…) Tchantchès, est, en effet, un exemple admirable de Wallon liégeois.

Allemand, Autrichien, Français, Hollandais, Belge, il est resté, avant tout de Liège, et il a toujours subi, avec bonne humeur, les maîtres que les hasards lui donnèrent, sûr qu’il était de conserver tout chez lui, de n’abandonner rien de lui-même à ces maîtres. Toujours prêt à rire de ceux-ci, il garde cependant avec une fierté farouche, une passion de liberté si grande » ou encore « Pour un Liégeois, il n’est pas seulement le Liégeois du peuple ; il est ou tend à être le peuple wallon. »

Le 10 décembre 1890 pour « aller aux marionnettes », Célestin Demblon est accompagné de quelques amis dont certains comme lui collaborent à la revue « La Wallonie ». Fondée par Albert Mockel, cette revue est la première à utiliser le titre de « La Wallonie », ce néologisme créé par le namurois François-Joseph Grandgagnage dans « La Revue de Liège » du 4 septembre 1844. À la page 601, il écrit : « Mes chers wallons, par tous les Saints de la wallonie (sic), je vous en conjure, soyez donc vous-mêmes » !

Si les wallons sont eux-mêmes, il ne leur est pas interdit de trouver l’inspiration ailleurs. Telle l’érection à Paris au square Jules Ferry, en 1912, d’une statue de grisette, jeune personne coquette de condition modeste interpelle le journaliste liégeois Isi Collin. « Pourquoi chaque nation ou chaque ville ne dédie-t-elle pas un mémorial au type représentatif de son caractère ? À Liège, quelques gens de bonne volonté songèrent, peut-être, à tout cela, quand, il y a peu de jours, ils émirent le projet curieux d’élever une statue à leur fameuse marionnette Tchantchès. »

Le « projet curieux » est mis en veilleuse le temps d’un conflit qui a fait plus de 18 millions de morts dont près de 10 millions de militaire « chair à canon ». Mais en 1922, à la veille de ses trente ans, le « Vieux-Liège » lance un concours visant à édifier un monument à Tchantchès. Le projet du jeune sculpteur Justin Zomers est retenu. Il représente une hiercheuse – femme qui pousse les wagonnets au fond de la mine – brandissant un Tchantchès. Sur le piédestal une mention ; « À Tchantchès symbole de l’esprit wallon et la verve liégeoise ». Faute de sous, le monument ne voit pas le jour. Une souscription populaire en 1935 permet de rassembler quelque fonds en sorte que, le 27 septembre 1936, jour des fêtes de Wallonie, Georges Truffaut dévoile la statue tant attendue !

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s